Société française de l'Internet

Quel Internet pour quelles sociétés ?

Politique linguistique : enjeux culturels et économiques

Villa Kujoyama
Cet article vise à préciser ce que l’on entend politique linguistique dans le monde actuel et qui doit se sentir concerné par ces politiques, puis à esquisser les enjeux majeurs dans les domaines culturels et économiques.

L’idée de politique linguistique

L’objet d’une politique linguistique n’est pas seulement de défendre une langue donnée contre une langue hégémonique. Les politiques linguistiques sont multiformes et répondent à des objectifs différents.

Typologie de Jacques Leclerc, Université Laval, membre associé au Trésor de la langue française au Québec

Politiques d’assimilation
Politique de non-intervention
Politiques de valorisation de la langue officielle
Politiques sectorielles
Politiques de statut juridique différencié
Politiques de bilinguisme (ou de trilinguisme)
Fondé sur les droits personnels (sans limite territoriale)
Fondé sur les droits personnels territorialisés
Fondé sur les droits territoriaux
Politiques de multilinguisme stratégique
Politiques d’internationalisation linguistique
Politiques linguistiques mixtes

La prise de conscience de l’intérêt d’une telle politique est un premier pas. Le pas suivant consiste à en formuler clairement les objectifs, puis à y consacrer les moyens appropriés et en évaluer les résultats obtenus.
La politique linguistique n’est pas seulement l’affaire des États. Nous sommes tous concernés, sur le plan personnel ou professionnel.
Depuis très longtemps langues (et écritures) sont des enjeux de cohésion comme d’ouverture sur le monde. Cela nous concerne en tant qu’individu ou citoyen (membre d’un corps social), mais aussi en tant qu’acteur professionnel.
Le pouvoir politique joue un rôle central mais il ne peut agir sans la participation d’acteurs variés : linguistes, experts de certaines disciplines, entreprises, associations diverses.

Pour conclure sur les politiques linguistiques, celles-ci ont plusieurs domaines d’application :
– l’évolution de la ou des langue(s) locale(s),
– la diffusion d’une langue en tant que langue étrangère ou en sens inverse,
– l’apprentissage des langues étrangères (vivantes ou mortes).
Les sujets sont liés mais, dans la pratique, le politique les aborde souvent séparément. C’est un sujet à débattre.

Sur quels critères fonder une politique linguistique ?

Je n’en aborderai que deux aspects :
– les enjeux culturels,
– les enjeux économiques.

Enjeux culturels
Les formes culturelles et artistiques sont plus ou moins liées à la langue, certaines plus que d’autres.
La communication verbale ou écrite est le véhicule privilégié de la transmission et de la communication des savoirs, usages ou valeurs dans certains espaces. Sans doute pas dans tous. Nous occidentaux sommes emprunts des joutes oratoires de l’agora grecque, de formes théâtrales antiques ou médiévales, de références incessantes au « Livre ». Des formes similaires existent en Orient mais la gestuelle et la communication non verbale y ont davantage d’importance.

Quels sont les enjeux ?
En bref, rien moins que la création, la diffusion de sa propre culture, la compréhension des autres.
Diffusion et compréhension s’envisagent maintenant dans le village mondial que les médias modernes contribuent à former. Ce village mondial conduit-il à une uniformisation des cultures et à un rétrécissement des langues ?
Le premier aspect dépasse mon sujet. J’aborderai le second, à partir de quelques exemples :
– la presse écrite, la presse grand public ou scientifque
– l’Internet.
Concernant la presse grand public mon amie Martine Rousseau, correctrice du site internet du journal « le Monde » se voit confrontée quotidiennement à l’arrivée de mots étrangers, surtout anglais. « Malgré tout, les correcteurs… tentent de faire adopter les cousins français des termes anglais si bien implantés, mais ce n’est pas (encore) gagné. » écrit-elle. La recherche du mot le plus adéquat est difficile mais l’exercice peut aussi se révéler amusant. L’imagination des correcteurs et… des lecteurs est parfois débridée !
Concernant la presse scientifique, mon collègue Jean Alain Hernandez, du Groupement des écoles de télécommunications, formule « trois vœux :
– le premier concerne ce qui me semble une erreur grave dans le système éducatif : le fossé que l’on a mis entre sciences et lettres…
– le deuxième… il semble indispensable que les scientifiques fassent l’effort de penser la science dans leur langue maternelle. C’est une pratique très courante en sciences humaines et sociales…
– le troisième… concerne l’image même de la terminologie
». Celle-ci est indispensable mais méconnue.

Pour l’Internet, je vous renvoie à la vidéo de Michel Serres. Pour lui, l’Internet est (encore largement) une zone de non-droit où tout peut encore se produire. Sur le plan linguistique, contrairement à l’opinion majoritre, Michel Serres croit plutôt à une divergence qu’à une convergence.

Qu’en est-il pour la littérature et des arts moins liés à une langue donnée comme la musique, le dessin, la peinture. Qu’en est-il du cinéma ? J’ai envie d’interpeller les pensionnaires de la Villa Kujoyama. Ils sont aujourd’hui plongés dans un autre univers… mais ai-je raison de dire :
– qu’ils restent profondément imprégnés des schémas linguistiques occidentaux, et
– que les aspects proprement linguistiques restent pour eux secondaires ? Il y a bien sûr des exceptions. Cela nous voilà revenus à notre point de départ : la compréhension du monde.

Enjeux économiques
L’adage « on conçoit dans sa langue mais on vend dans la langue du client » est-il toujours valable ?
Quel sens lui donner au sein d’une entreprise multinationale où les ambitions sont mondiales et où les acteurs, ingénieurs et commerciaux :
– appartiennent à des univers linguistiques différents, et surtout
– auront à « conquérir » d’autres univers.
Je prendrai deux exemples, dans les secteurs de l’automobile et de l’assurance.
Dans le secteur automobile, comme dans tout autre secteur, la langue est d’abord moyen de communication entre collaborateurs. C’est ensuite le moyen d’approcher et de se faire comprendre par le client (dans sa langue maternelle). L’universalité des noms de modèles est un sujet qui prête souvent à sourire. Sur le plan pratique nos constructeurs « nationaux » ont tous des commissions linguistiques ;
Dans le secteur de l’assurance, le cas d’Axa montre une prise de conscience de plus en plus aiguë des travailleurs pour l’emploi de la langue locale comme langue de travail. Les Français rejoignent en cela les Québécois.
Comme on le voit, la langue même de l’entreprise ne se décrète pas. Un degré plus ou moins élevé de multilinguisme est toujours nécessaire. Ce phénomène est renforcé par l’intérêt que suscite l’approche linguistique des situations.

Conclusion
Il y a un siècle et demi, Victor Hugo s’est trompé en prédisant l’universalité du français en Europe. Y-a-t-il aujourd’hui une crise du français ? Oui et non. En Europe, d’abord, en Amérique, en Afrique, en Océanie, et… aux Nations Unies, le français reste une langue de travail et de culture, en un mot une langue vivante.
Dans notre espace international, l’anglais semble dominer. Mais l’histoire montre que le phénomène linguistique est plus complexe qu’il n’y paraît (voir la vidéo de M. Serres). La puissance guerrière, économique ou politique peut contribuer au succès d’une langue mais elle n’est ni indispensable, ni suffisante. Pas plus qu’en littérature pour le succès d’un roman, il n’y a de règle pour le succès d’une langue. Bien malin celui qui pourra prévoir quelle sera la prochaine langue de grande diffusion en Europe, en Asie ou dans le monde, s’il y en a une. La tendance actuelle est plutôt au multi ou plurilinguisme. C’est la chance de toutes les langues.
C’est le propre du génie français d’avoir créé des instances chargées de « baliser » son évolution. Mais ces instances ne sont pas le lieu exclusif où se crée la langue. Cette création est le fait de tous ceux qui la pratiquent où qu’ils soient dans le monde. Y compris au Kansaï.

Extrait du Français dans tous ses états – Le Français hier etc. Techniques et sciences (Michel Serres).
Références
[1] Site sur l’aménagement linguistique dans le monde http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/

[2] Le Français dans tous ses états, 2002, Agence de la francophonie (DVD)

[3] Publications de la Société française de terminlogie :

– La lettre de la Société française de terminologie, N° 15, Hiver 2009
L’idée de politique linguistique, Le savoir des mots, N° 6, Paris, 2009
Enjeux de la terminologie automobile dans la mondialisation, Le savoir des mots, N° 5, Paris, 2008,
Terminologie et sciences de l’information, Le savoir des mots, Paris, 2006

Publications de la société française de terminlogie à paraître en 2010
Terminologie et médias,
L’évaluation des politiques linguistiques.

Jean-Yves Gresser,
Société française de terminologie
Conférence prononcée à l’Institut franco-japonais du Kansai
22 avril 2010

En savoir plus

– Site de l’Institut franco-japonais du Kansai
– Site de la Villa Kujoyama

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