Société française de l'Internet

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Comment valoriser les contenus sur Internet ? Denis Ettighoffer

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Table ronde Forum Atena – Société française de l’Internet

Comment valoriser les contenus sur Internet ?

Intervention de Denis Ettighoffer

Ce débat, très axé sur les contenus écrits, n’était que le premier d’une série voulu par Forum Atena en collaboration avec la Société française de l’Internet. Il aura été marqué par l’actualité des défis auxquels doit faire face les métiers de l’édition. Pour ma part, j’ai souhaité ramener la balle au centre en axant mes analyses sur le problème de la création de valeur des contenus en général. Comment comprendre cela ? « Il existe aux Etats-Unis, raconte Alvin Tofler, un réseau qui relie certains professionnels de la confection, informant quasi-instantanément les fabricants de tissus et les magasins de vêtements. Vue la vitesse à laquelle les modèles se démodent, un tel réseau a permis d’alléger au maximum les stocks, d’affiner le réglage des réassorts et d’augmenter le profit de ses membres de 25%. Finalement, c’est lui qui détient le pouvoir. » En d’autres termes, des réseaux intelligents participent à la création de valeur d’un ensemble d’informations.

La valorisation des contenus va bien au-delà du monde de l’édition. Le monde de l’édition, en première ligne face à la numérisation, explore de nombreux modèles d’affaires pour adapter son marketing/mixte aux évolutions techniques et aux demandes des marchés. Outre les économies considérables gagnées avec la numérisation, les éditeurs peuvent désormais augmenter leur notoriété de façon spectaculaire par la diffusion et donc du nombre de biens numériques vendus. Certains entreprises utilisent les retombées d’un livre, de BD comme les Mangas, d’un film sur le tourisme, d’autres bénéficient d’effets indirects (augmentation du nombre d’équipements due à un évènement sportif par exemple). Mais la valorisation des contenus, des patrimoines, emprunte des voies pas toujours très connues et ce sont celles là que je souhaite éclairer.

De l’information statistique à l’information marchande.

Les quelques modèles d’affaire, rapidement évoqués ici, concerne essentiellement le mode de l’édition, pas vraiment le problème global de la valorisation des contenus à une époque où, peu ou prou, les individus, les entreprises, les administrations sont des émetteurs de contenus :
90% de ce que l’on trouve sur la Toile est le fait des internautes. Avant de devenir réellement stratégique, l’information va dans un premier temps rester une marchandise d’ordre statistique et économique. En 1986, sur les 2 450 banques de données existantes dans le monde, 1 800 sont américaines, 500 européennes dont 250 françaises.
La défense des bases de données est, elle aussi difficile. En 1986, la Communauté Européenne en produit moins de 30%. Dés le milieu des années 80, le marché américain, apparemment plus sensible à l’intérêt stratégique de l’information, représente près de six milliards de dollars de chiffre d’affaires fournis majoritairement par le secteur privé (83%). Les Américains apprennent vite à valoriser l’information brute. C’est exactement ce que fit la firme NDS (National Decisions System) avec les informations collectées par le bureau du recensement en 1980. À partir de résultats bruts et d’un programme informatique original, elle en fît une série d’ouvrages professionnels à succès pour les études marketing. La divergence des politiques de développement de la valorisation des contenus est flagrante avec la CEE ; les uns, comme la France jouant sur les trafics, les
autres comme les Américains sur des services à valeur ajoutée. Une observation, hélas, encore valable aujourd’hui.
L’information devient stratégique : c’est début de l’Intelligence Business. Poussés par de multiples motifs dont l’intérêt financier n’est pas le moindre, quelques petits malins, en pillant ou en utilisant parfois astucieusement des données mal protégées, vont contribuer à la prise de conscience de la valeur des leurs bases d’informations dans les entreprises. Savoir quels brevets dépose un compétiteur peut éviter des investissements d’études inopportuns ou redondants, ou réduire le coût d’un projet de recherche de 10 % à 50 %, selon une étude interne réalisée chez Thomson CSF. Ne pas acheter un brevet obsolète, noter une percée technologique qui modifie des méthodes de production, surveiller les recherches des concurrents ou l’évolution d’un marché spécifique représentent des dépenses importantes en matière de veille stratégique. François Périgot, alors président du CNPF note que, « les Japonais consomment 100 fois plus d’informations professionnelles que les Français« . Il a parfaitement raison. Être informé. Tel est le credo de la veille stratégique, commerciale, industrielle et technique. Il le faut pour gagner face à une innovation permanente… et pertinente ! Pour tout client de Mitsui, l’information concernant les marchés est déterminante pour le succès des affaires. Pour animer ce réseau de veille stratégique, la division spéciale de Mitsui pour le développement technologique comprend une centaine de spécialistes qui sont en rapport constant avec les centres de recherches les plus prestigieux du monde. Mitsui dispose d’un réseau international efficace qui est composé de satellites et de canaux de courriers électroniques privés, de systèmes informatisés de stockage d’informations, transmet et traite continuellement des données telles que les cours des marchandises, les taux de change, des analyses sur l’état du marché mondial. Mitsui a été la première société japonaise à posséder en privé un satellite de télécommunications.
La situation actuelle : myopie sur les enjeux de la valorisation de l’information. La production française d’information représentait en 2003, entre 90 et 120 téraoctets d’archivage électronique, alors que la production mondiale de documents valait 3 700 fois la distance Terre-Lune. En 2010, les échanges de courriers électroniques représentent 85 milliards de mails par jour. Ces contenus qui représentent un fabuleux capital immatériel est dilué, d’où le paradoxe de Gemini : pléthore des données et pauvreté des moyens d’accès et d’interprétation. Le problème du traitement et de la valorisation des contenus a changé de dimension alors que l’on considère que la taille du Web invisible est de 500 fois supérieure au Web visible ! Explorer, identifier et tirer le meilleur parti de cette masse d’information ne peut s’envisager qu’avec des outils spéciaux. Si Google est utilisé par 90% des internautes, il existe environ 500 000 moteurs de recherche dont une partie capable d’explorer le web profond. L’exploitation des contenus est désormais marquée par préoccupation constante : comprendre avant tout le monde, anticiper les événements à venir   Ainsi, toutes les activités de la bourse de Chicago dépendent de la qualité des prédictions de la météo de services comme Weather National Services, de son système informatique. Prévoir un hiver rude, c’est anticiper l’organisation de la distribution de gaz naturel, prévoir les besoins de raffinage, déployer les équipements dans les stations de skis. En France Matchexpert utilise la logique floue pour « profiler » un prospect et établir des probabilités sur divers sujets dont les courses. Différemment, CATCH (Computer Aided Tracking and Characterization of Homicides), ce système qui utilise la logique floue, est capable de factoriser des éléments d’affaires élucidées à comparer avec des cas non encore résolus, mais aussi d’établir des profils de suspects. Une exploration des informations disponibles qu’aucun humain ne pourrait prendre en charge. La question n’est plus d’être informé, mais d’obtenir les bonnes informations, un problème auquel se confronte des entreprises spécialisées comme RSD ou des laboratoires de R&D comme Lingway qui sous la houlette de son président Bernard Normier, spécialiste du Traitement Automatique de la Langue et membre du Groupe de Travail « Intelligence économique et économie de la connaissance », participe au Programme Technolangue au Ministère de la Recherche. L’exploitation des contenus (on pourrait aussi dire l’espionnage) et leur valorisation ne concernera pas que les textes numérisés, mais des millions de produits multimédia qui circulent sur la Toile. Les outils et logiciels d’assistance au prédictif et à la valorisation des contenus vont devenir une nécessité. L’ingénierie correspondant va poursuivre une progression fulgurante qui représente des enjeux économiques considérables. La France peut s’y placer en « pole position » compte tenu de la qualité de ses écoles et de sa R&D en mathématiques avancées. On ne peut qu’espérer voir le plan d’investissements pour le développement de l’économie numérique ne pas passer à coté de cette opportunité alors que les échos sur la « moteur de recherche européen » sont aussi faibles que celui des boites noires perdues dans l’océan Atlantique.

Extrait de l’intervention de Denis Ettighoffer au CNIT, le Mercredi, 5 mai 2010

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